sculpture - arts mélangés
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prochaines dates :
> Sculptures envahissantes, sculptures promenade - MK50 à Milton Keynes (GB) - Du 17 au 21 octobre 2017
> Frémissements - Résidence - Lieu Multiple à Poitiers - Du 4 au 8 décembre 2017
> Frémissements - Sortie de résidence - Lieu Multiple à Poitiers - Vendredi 8 décembre 18:00-19:30 2017

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Création : Evous


un dialogue avec le lieu

« J’ai toujours besoin d’un lieu pour sculpter. J’ai besoin qu’on me le confie. Cette confiance me donne les clefs pour dialoguer avec lui. Mes planches sont mes crayons, et mon corps et celui de mes partenaires, avec leurs gestes, leur musique, leur voix, deviennent des éléments de la sculpture. Lorsque je quitte le lieu, il ne reste que des traces.
Le lieu, la plupart du temps, n’est pas un lieu réservé à l’exposition, au spectacle. Je le partage avec ses utilisateurs habituels. Il est l’espace partagé. Il peut être public. J’aime bien alors, car je ne sais jamais qui je vais y rencontrer. Cette surprise est un piment supplémentaire, une inquiétude et une dynamique, un stimulant. Le lieu m’envahit. Je ressens intimement celui qui le partage avec moi, spectateur ou partenaire. Il devient l’une des matières du lieu. Le public n’est donc jamais extérieur, jamais étranger à la sculpture. La sculpture saisit le lieu. Le public est dedans.
Je me souviens de ma première intervention en Turquie, à Izmit en 1998, un an avant le tremblement de terre. Je ressens encore nettement la matière à sculpter toute nouvelle, inconnue jusqu’alors que m’avait renvoyée les visiteurs de cette foire exposition que j’envahissais de carcasses de bateaux. Les regards pesaient, lourds d’interrogation, mais la curiosité était naïve, presque bienveillante. Pas de jugement a priori. On voulait voir, peut-être comprendre avant de prendre ou de rejeter. Il y a peu de références en Turquie. La sculpture, abondante là-bas, est antique. Le théâtre dans la rue est quasi inconnu. Celui de salle reste très didactique. Le premier élan était tout de même de prendre avant de comprendre. J’ai vécu cette attention avec une telle acuité, peut-être stimulée par l’exotisme de cet Orient-là, que j’ai été renvoyé à ma nécessité de sculpter. Pourquoi fais-tu ça ? La réponse est venue plusieurs mois plus tard, pompeuse sans doute : pour mettre du vent dans la tête des gens.
Des 200 lieux envahis, il me reste des photos, mais aussi le souvenir de gens, de rencontres, les amitiés qui se suspendent dans l’air, vivant quelques secondes ou des années. J’en garde aussi des découvertes, des révélations comme la tradition du sauvetage en mer (du nord) des habitants de l’île Terschelling aux Pays-Bas. Des sensations m’ont pénétré : l’énergie palpable émanant du site du Cairn de Barnenez au bout de la baie de Morlaix (29), le noir intense de l’architecte Nouvel à l’Opéra de Lyon, en gomme de la réalité de l’espace, l’oppression très particulière de la bienséance suisse dans la rue de Zug. Tout fait matière à dialogue. La sculpture éphémère vise toujours à animer, à dynamiser l’immuable du construit pérenne. Elle montre toujours ce qui se voit moins, le poids des batailles de 1914-18 du Vieil-Armand à Wattwiller (68), la chaleur tout associative de "l’être enchanté" qui organise Parcours croisé à Cambremer (14), l’incroyable austérité des hobereaux constructeurs du château d’O de Montpellier que l’on voudrait ville riante. Les lieux envahissent ma vie tout comme les photos de mes sculptures. Ils m’apprennent le monde que je regarde et les gens que j’y côtoie. Des hommes façonnent des lieux qui plus tard façonnent leurs descendants qu’alors je rencontre. Et je pose sans discrétion mais avec le plus d’humilité possible des planches qui sont la trace de mes interrogations et de mes réponses que je ne veux pas autres que poétiques. »
Denis Tricot, 2005