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Un peu d’art en quartier

Par Denis Tricot
Commentaires à la suite d’interventions avec la chorégraphe Odile Azagury dans le quartier de Beaulieu à Poitiers

Pas si simple de sortir des institutions et d’emmener une pratique sur le terrain. Le texte suivant a été écrit à la suite d’une série d’interventions imaginées et mis en place avec la danseuse et chorégraphe Odile Azagury dans le quartier de Beaulieu à Poitiers en 2005 à l’invitation d’Anne-Marie Chaignon et de son équipe du Centre d’Animation de Beaulieu. Nous devrions retourner dans ce quartier avec le spectacle Danse et Orgue de bois au printemps 2010 et le travail préparatoire commencera dés octobre 2009.

" Lorsque Odile décide de traverser et retraverser la rue, arrêtant les voitures à ce passage piéton désert, elle a un coup de génie. Du haut de son nez rouge et de son cabas vert elle transforme une action quotidienne en œuvre d’art simplement en décalant quelques détails : nez rouge et jupe à pois, utilisation méticuleusement réglementaire d’un passage piéton kafkaïen à cette heure de la journée tant le site est vide de piétons. Bien sûr l’attitude, la marche, le personnage sont dans la « manière » d’Odile et font la force de ces instants. Nous inventons le drive art, l’art pour les bagnoles. L’action d’Odile n’a que des automobilistes pour public. Le jeu se construit entre ces passages et les sculptures qui déconnectent de leur réalité, pont, panneaux de signalisation, boite aux lettres « La Poste ». L’espace du quotidien se transforme en espace d’art et les actions fabriquent leurs spectateurs entre acceptation bienveillante, rigolarde et rejet excédé (rare). L’enjeu est bien là : transformer un coin du quartier en espace de représentation durant un temps donné, transformer en spectateur l’habitant ou le passant lancé dans son quotidien. L’enjeu pesait lourd lorsque nous débarquions dans le fond d’un lotissement. Sculptures et actions se complétaient bien, d’abord pour rassurer sur ces présences incongrues, puis pour dégager de la poésie. L’atmosphère se modifiait et petit à petit nous étions regardés sans méfiance, puis acceptés et enfin accueillis, nous et nos expressions.
A l’équipe du Centre d’Animation de Beaulieu d’exploiter pour ses missions, ces modifications poétiques du quotidien, cette délocalisation au fond du quartier, des actes artistiques réservés à l’intra muros pour des publics bien (trop) systématiques. Nous ne pouvons qu’être des déclencheurs, des révélateurs, des surligneurs, sorte d’éclaireurs sur le front de l’habitat urbain d’une guerre visant à conquérir de nouveaux territoires pour l’art. L’action artistique en quartier ne transforme pas que l’espace. Nous transformons les attentions, les regards, nous posons des questions et surprenons des adhésions, des chaleurs, des envies d’art et de poésie.
Il est très important d’être très épaulé dans ces moments là. Nous sommes extrêmement fragilisés, comme des SDF de la création, bien loin des messes organisées dans les temples magnifiques et sécurisés. J’ai traîné, les 3 ou 4 jours suivant les interventions, une fatigue d’une intensité très particulière, très profonde, comme si j’avais laissé toute mon énergie dans ces paysages urbains. J’ai déjà été avalé en improvisant dans des paysages trop vastes mais jamais je n’avais connu çà en ville, sans doute parce qu’une ville ouverte et organisée par un festival de rue n’est pas comparable à un samedi matin dans le fond d’une impasse de lotissement. Nous ne sommes pas là « artistes de rue » référencés à une esthétique et à un milieu, nous sommes artistes dans une rue qui ne nous attend pas.
Il nous incombe de faire pousser la poésie sur ces trottoirs. Pour cela il faut tout réinventer, de l’expression et de sa projection vers les écoutes et les regards, jusqu’à l’accompagnement du propos artistique sur ces sites neufs pour la diffusion. "